Alors que les collectionneurs du monde entier recherchent davantage de sens, de rareté et de valeur patrimoniale, l’art moderne vietnamien s’impose comme l’un des segments les plus prometteurs du marché de l’art asiatique.
Pendant longtemps, l’histoire de l’art moderne asiatique a été dominée par la Chine, le Japon et, plus récemment, la Corée du Sud. Pourtant, une transformation majeure s’opère discrètement en Asie du Sud-Est. Aujourd’hui, l’art indochinois vietnamien, porté notamment par les artistes issus de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine, attire l’attention croissante des collectionneurs, des institutions culturelles et des grandes maisons de ventes internationales.
Des records historiques de Mai Trung Thứ et Lê Phổ à l’émergence de nouvelles plateformes de vente entre Paris et Hanoï, le marché de l’art vietnamien entre dans une nouvelle phase de développement.
Pour les collectionneurs, il ne s’agit plus simplement d’une tendance de marché. Il s’agit d’une redécouverte majeure du patrimoine artistique asiatique.

Pourquoi l’Art Moderne Vietnamien Connaît-il un Essor Aujourd’hui ?
Le marché mondial de l’art est en pleine mutation.
Selon le rapport Art Basel & UBS Global Art Market Report 2026, le marché mondial de l’art a atteint 59,6 milliards de dollars en 2025, enregistrant une progression de 4 % après deux années de ralentissement. Les ventes aux enchères ont progressé de 9 %, tandis qu’une nouvelle génération de collectionneurs entre massivement sur le marché.
Parallèlement, les motivations d’achat évoluent.

Les collectionneurs ne recherchent plus uniquement des signatures occidentales établies. Ils privilégient désormais des œuvres porteuses d’histoire, d’identité culturelle et de rareté. Cette évolution bénéficie directement à l’art vietnamien moderne et à l’ensemble du marché de l’art indochinois.
L’Héritage Unique de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine
Fondée à Hanoï en 1925 par Victor Tardieu et Nguyễn Nam Sơn, l’École des Beaux-Arts de l’Indochine occupe une place singulière dans l’histoire de l’art mondial.
Elle fut le lieu de rencontre entre l’enseignement académique européen et les traditions artistiques vietnamiennes. De cette rencontre est née une génération d’artistes qui ont développé un langage visuel unique, à la croisée de l’Orient et de l’Occident.
Parmi eux :
- Mai Trung Thứ
- Lê Phổ
- Vũ Cao Đàm
- Nguyễn Phan Chánh
- Nguyễn Gia Trí
- Trần Phúc Duyên
- Phạm Hậu
- Lê Văn Đệ
Leurs œuvres incarnent aujourd’hui l’un des chapitres les plus originaux du modernisme asiatique.
Le centenaire de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine, célébré en 2025, contribue également à renforcer l’intérêt des institutions et du marché pour cette période fondatrice de l’histoire artistique vietnamienne.
Les Chiffres qui Confirment l’Ascension de l’Art Indochinois
La meilleure preuve de cette renaissance reste le marché des enchères.

En 2021, Portrait de Mademoiselle Phuong de Mai Trung Thứ est adjugé plus de 3,1 millions de dollars, devenant l’œuvre vietnamienne la plus chère jamais vendue aux enchères.

Depuis lors, les records se multiplient :
- Family in the Garden de Lê Phổ : 2,37 millions de dollars
- Figures in the Garden de Lê Phổ : 2,29 millions de dollars
- Plusieurs œuvres de Vũ Cao Đàm et Nguyễn Gia Trí dépassent régulièrement les 500 000 dollars
Mais au-delà des records, c’est la stabilité du marché qui impressionne.
Les ventes spécialisées consacrées à l’art vietnamien à Hong Kong, Singapour ou Paris affichent régulièrement des taux de vente supérieurs à 90 %, certaines atteignant même 100 % des lots vendus.
Ces performances témoignent d’une demande internationale durable et d’une confiance croissante des collectionneurs.
Mai Trung Thứ : Le Nouveau Blue-Chip de l’Art Vietnamien
Aucun artiste n’illustre mieux cette dynamique que Mai Trung Thứ.

Longtemps apprécié par un cercle restreint de connaisseurs, il est aujourd’hui considéré comme l’une des figures majeures de l’art moderne asiatique.
Ses peintures sur soie séduisent les collectionneurs pour plusieurs raisons :
- Une production limitée
- Une qualité muséale exceptionnelle
- Des provenances souvent prestigieuses
- Une esthétique à la fois universelle et profondément vietnamienne
En 2025, son œuvre Le Concert atteint 1,81 million d’euros lors d’une vente en France, confirmant l’attractivité internationale de son marché.
Face à une offre de plus en plus rare, de nombreux collectionneurs considèrent désormais Mai Trung Thứ comme un artiste « blue-chip », comparable aux grandes figures de l’art moderne asiatique.

Au-delà des Records : Un Marché qui Se Diversifie
L’un des signes les plus encourageants est que le marché ne repose plus uniquement sur quelques grands noms.
Les collectionneurs s’intéressent désormais à une génération plus large d’artistes issus de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine :
- Nguyễn Khang
- Trần Phúc Duyên
- Nguyễn Văn Tỵ
- Tôn Thất Đào
- Phạm Hậu
- Lê Quốc Lộc
Cette diversification traduit une maturité croissante du marché.
Les acheteurs ne recherchent plus uniquement des œuvres iconiques ; ils construisent désormais de véritables collections consacrées au modernisme vietnamien dans son ensemble.
MILLON Vietnam : Quand Hanoï Devient une Place de Marché Internationale
Une autre évolution majeure concerne l’infrastructure même du marché.
En 2024, la maison de ventes française MILLON a ouvert son bureau permanent à Hanoï sous le nom de MILLON Vietnam.

Cette implantation marque un tournant historique.
MILLON est aujourd’hui la première et la seule maison de ventes internationale disposant d’une présence permanente au Vietnam.
Grâce à son modèle innovant de ventes en duplex entre Paris et Hanoï, les collectionneurs vietnamiens peuvent désormais participer en direct aux ventes internationales tout en restant au Vietnam.
Cette innovation contribue à reconnecter les grandes œuvres vietnamiennes conservées en Europe avec leurs collectionneurs d’origine.
Selon Alexandre Millon, près de 80 % des acheteurs d’art vietnamien lors des ventes de la maison sont aujourd’hui des collectionneurs vietnamiens.
Ce chiffre illustre la montée en puissance d’une nouvelle génération de collectionneurs locaux et la structuration progressive du marché vietnamien.
Pour la première fois, Hanoï ne se contente plus d’être le berceau historique des artistes : la ville devient également un centre actif du marché de l’art.
Pourquoi les Collectionneurs Internationaux Regardent-ils le Vietnam ?
Trois facteurs expliquent cet engouement.
La rareté
Les plus belles œuvres de Mai Trung Thứ, Lê Phổ, Vũ Cao Đàm ou Nguyễn Gia Trí sont désormais conservées dans de grandes collections privées et apparaissent rarement sur le marché.
L’importance historique
Les artistes de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine occupent une place essentielle dans la construction de l’identité culturelle vietnamienne moderne.
La reconnaissance internationale
Musées, historiens de l’art, maisons de ventes et collectionneurs s’accordent désormais à reconnaître l’importance du modernisme vietnamien dans l’histoire de l’art asiatique.
Une Nouvelle Ère pour l’Art Indochinois
La question n’est plus de savoir si l’art moderne vietnamien mérite une reconnaissance internationale.
Cette reconnaissance est déjà en marche.
Les records aux enchères se multiplient. Les institutions s’y intéressent davantage. Les collectionneurs redécouvrent la richesse du patrimoine artistique vietnamien. Et Hanoï s’affirme progressivement comme un acteur à part entière du marché mondial de l’art.
Pour Asian Art Bridge, cette dynamique dépasse la simple question du marché.
Elle représente une opportunité unique de reconnecter le public, les collectionneurs et les institutions avec l’un des héritages artistiques les plus importants d’Asie.
Cent ans après la création de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine, l’art vietnamien moderne semble prêt à écrire le chapitre le plus ambitieux de son histoire.
La renaissance de l’art indochinois n’est plus une promesse.
Elle est déjà une réalité.
(*) Source: Art Basel, VNNews, Sotheby's, Aguttes, Millon.